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Kenzaburo Oe
“les grandes nations sont entrées dans un ‘combat douteux’ “
 

“Les Etats-Unis sont en quête,
en Afghanistan, d’une problématique “solution finale” au terrorisme.
Est-ce, selon vous, la bonne réponse aux attentats du 11 septembre?


En revoyant à satiété les images de la télévision qui montrent
l’effondrement des tours du World Trade Center de New York, je me suis dis
qu’il s’agit bien là d’une “guerre nouvelle”, comme l’a déclaré le
président Bush. La première offensive de la nouvelle guerre s’est terminée
par une défaite du système militaire, économique et culturel des
Etats-Unis. Cet acte de guerre ayant été un acte terroriste, il n’a en
rien déshonoré les Etats-Unis ou les Américains. Ce qui est devenu
évident, en revanche, c’est la vulnérabilité d’une civilisation à forte
concentration urbaine. Une vulnérabilité mise en évidence au demeurant par
la stratégie nucléaire, avec cette particularité qu’elle expose les deux
adversaires en raison de la riposte toujours possible dans l’équilibre de
la terreur.
Cette fois, le contexte est différent. Les Etats-Unis
auraient dû reconnaître leur défaite et élaborer une politique post-guerre
à l’échelle planétaire en concentrant tous leurs efforts à remédier à la
gigantesque hostilité accumulée à leur égard, qui constitue la toile de
fond de cette attaque terroriste. Cette politique aurait sûrement
bénéficié du plus large accord du reste du monde et elle aurait suscité un
sentiment de respect de la part des pays de l’Europe occidentale qui
pourraient être aussi victimes d’une attaque semblable. Une telle
politique aurait aussi été un choix héroïque pour étouffer dans l’œuf la
seconde “guerre nouvelle” à laquelle nous assistons aujourd’hui. Fort du
soutien du peuple américain, le président Bush a voulu au contraire
relever le défi lancé par les terroristes et il a déclenché une guerre
dont il paraît convaincu qu’elle ne peut aboutir qu’à la victoire des
Etats-Unis. Ce qui est moins que certain. Et, aujourd’hui, au regard des
souffranc! es du peuple afghan et du chaos qui s’installe dans ce pays, le
caractère inhumain du terrorisme dont les Etats-Unis ont été victimes est
devenu ambigu.

Comment avez-vous ressenti la quasi-unanimité
des grandes nations à soutenir (avec la bénédiction des Nations unies)
cette action militaire?


Les grandes nations sont entrées dans
un “combat douteux”, pour reprendre le titre d’un roman de John Steinbeck,
c’est-à-dire dont les motifs sont équivoques. La lutte contre le
terrorisme doit être accomplie. Soit. Mais je pense que pour la mener à
bien les Etats-Unis avaient surtout besoin de temps. Lorsque je dis que la
première “guerre nouvelle” était arrivée à son terme au lendemain des
attentats, c’est parce que, contrairement au début d’une guerre
conventionnelle dans laquelle il convient de procéder à des frappes de
riposte éclairs, il fallait dans ce cas se donner du temps pour panser les
blessures du peuple américain et plus encore peut-être pour engager une
réflexion sur les causes des attentats au lieu de se lancer dans des
représailles aveugles.
“On a justifié cette rapidité par la crainte
que les terroristes ne préparent une seconde offensive. Etait-ce si sûr?
Washington n’a pas donné la moindre précision sur ce risque. Même après le
début des bombardements sur l’Afghanistan, seuls le département d’Etat et
le FBI ont lancé des avertissements selon lesquels une seconde série
d’attentats était imminente. Aujourd’hui, à quoi sommes-nous confrontés?
Au pire. Même si les Etats-Unis et leur alliée la Grande-Bretagne
parviennent à tuer ou à arrêter Ben Laden pour le faire juger, je ne pense
pas que cette “solution” sera efficace pour remédier à la vulnérabilité
des Etats-Unis ou des pays occidentaux. Au contraire, elle risque de
déclencher une seconde ou une troisième vague de terrorisme qui engagera
un peu plus profondément les adversaires dans le bourbier d’un “combat
douteux” qui risque d’être long. L’information selon laquelle Ben Laden
disposerait de l’arme nucléaire et qu’il serait prêt à l’utiliser ne nous
fait-i! l pas entrevoir des “scènes d’enfer” de la “guerre nouvelle”
auprès desquelles les attentats sur le World Trade Center, déjà
épouvantables, nous sembleront presque “bucoliques”?

Que
pensez-vous de l’attitude du Japon et des lois qui permettent d’envoyer
des troupes à l’étranger?


Le premier ministre Junichiro
Koizumi a reconnu l’ambiguïté entre le préambule de la
Constitution:[“Nous, peuple japonais, désirons occuper une place
d’honneur dans la société internationale en luttant pour le maintien de la
paix et l’élimination de la face de la Terre, sans espoir de retour, de la
tyrannie et de l’esclavage, de l’oppression et de l’intolérance
“] –
et l’article 9 (par lequel le Japon renonce à “l’usage de la force
comme moyen de règlement des conflits internationaux
“. Puisque
l’interprétation consensuelle de l’article 9 interdit au Japon le recours
aux forces armées, il fallait trouver une solution en jouant du principe
de la concertation internationale stipulé dans le préambule. Et le
gouvernement a fait passer rapidement les lois permettant d’envoyer les
forces d’autodéfense à travers le monde. Deux mois après les attentats,
des unités de la marine japonaise sont parties vers l’océan Indien battant
le pavillon national. Le “combat douteux”! autour de la Constitution s’est
terminé par la victoire de ceux qui ont balayé d’un revers de main
l’ambiguïté du préambule afin de faire participer le Japon à la guerre en
Afghanistan. Pour ma part, j’estime que la Constitution et la démocratie
japonaises d’après-guerre sont mortes ce jour-là, ou à tout le moins
qu’elles sont entrées dans un état comateux, emportées par la fièvre
belliqueuse des Etats-Unis. Et, plus gravement peut-être, personne, aucun
mouvement conséquent, n’a essayé de les ranimer.

En toile de
fond revient une question centrale: comment les Etats-Unis ont-ils pu
susciter une telle haine?


Si l’on essaye d’analyser les
causes profondes de ces actes terroristes, force est de constater qu’elles
ont pu nous paraître lointaines et que nous avons été pris de court. Nous
sommes tombés des nues. Et pourtant, elles étaient aussi proches
qu’apparentes. Mais dans notre insouciance nous n’avions pas voulu les
voir. Comme le montre le linguiste américain Noam Chomsky, le terrorisme
dont ont été victimes les Etats-Unis a été nourri par la mondialisation,
l’extension d’une économie néo-libérale et des injustices croissantes
qu’elles entraînent, ainsi que par la suprématie militaire des Etats-Unis.
Plus que l’expression d’une haine passionnelle, je vois à ces attaques des
causes structurelles. Mais le président Bush et le peuple américain ont
ressenti ce terrorisme à un niveau émotionnel, ce qui leur a permis de
mobiliser des forces armées gigantesques et des moyens économiques
considérables en détournant les yeux de sa cause fondamentale.


On a invoqué la thèse du “choc des civilisations”. Qu’en
pensez-vous? N’y a-t-il pas plutôt, en toile de fond de l’hostilité aux
Etats-Unis, une ignorance délibérée de leur part des diversités
culturelles, sociales ou économiques de peuples qui peuvent se sentir
menacés dans leur existence traditionnelle?


La thèse du “choc
des civilisations” est un argument facile et pauvre du point de vue
conceptuel utilisé par ceux qui détiennent le pouvoir. Alors que les
citoyens du monde circulaient librement entre diverses cultures et
différentes civilisations, on a soudain brandi le spectre d’un “choc des
civilisations” pour geler cette circulation. Et soudain, tout s’est passé
comme si, pour que les Etats-Unis, présentés comme l’incarnation de la
“civilisation mondiale”, puissent remédier à leur vulnérabilité, la
destruction de l’Afghanistan était indispensable. Ceux qui ont recours à
cette thèse sont aussi les défenseurs les plus acharnés de la
mondialisation. Le reste de l’humanité, qui n’a rien à faire de ce nouveau
“fatalisme” d’un supposé heurt des civilisations pas plus que des
ambitions mondialisantes des multinationales, saura-t-elle procéder à la
réconciliation si difficile de l’après-“guerre nouvelle”? Le sort du XXIe
siècle en dépend.

En arrière-plan à ce heurt supposé des
civilisations se profile l’idée sous-jacente que l’Occident serait le seul
détenteur de valeurs universelles. Peut-il y avoir des valeurs de portée
universelle dont la formulation serait différente de celle de l’Occident
sans pour autant perdre leur caractère universel ? Par exemple la notion
d’humanisme préexistait-elle en Asie orientale au contact avec
l’Occident?


Disciple de Kazuo Watanabe, spécialiste de
l’humanisme français, qui a consacré sa vie à présenter aux Japonais
l’esprit de tolérance de l’humanisme occidental, j’ai toujours essayé dans
ma littérature de placer dans un contexte contemporain l’histoire de ceux
qui vivent dans les espaces liminaires de la société, dans l’ombre de la
“grande histoire”. Et ceci m’a poussé aussi à participer à des mouvements
de citoyens lorsque la présence des forces américaines dans l’archipel
d’Okinawa est devenue un problème politique. En Chine, en Corée ou au
Japon, avant la rencontre avec l’Occident, il y a certes eu des pouvoirs
oppresseurs. Mais il y a eu aussi des résistances. Ceux qui s’opposaient à
l’oppression étaient souvent habités par des valeurs humanistes qui
n’étaient en rien une importation occidentale, comme le montre toute une
littérature. Le phénomène contemporain de mondialisation doit nous inciter
à réexaminer les cultures dites “périphériques”, que celui-ci menace dans
leur existence traditionnelle en les rejetant dans le folklore ou en
cherchant à les écraser quand elles sont trop réfractaires à ses normes.
Nous devons réfléchir, avec humilité, aux apports diversifiés, porteurs
eux aussi de valeurs universelles, que véhiculent le bouddhisme, l’islam
ou le judaïsme.

Un de vos romans porte un titre prémonitoire
en ces temps de “croisades”: Dites-nous comment survivre à notre propre
folie? (Gallimard). Quelle pourrait aujourd’hui la réponse à cette
question?


Cette phrase est reprise de Night Falls in
China
de W. H. Anden. C’est la prière d’un homme emporté dans la
guérilla menée à Shanghaï contre l’agression japonaise. J’ai bien peur que
la participation japonaise à ce “combat douteux” ne soit guère une réponse
à cette prière. Je ne peux pour ma part que la faire mienne mais, pour
moi, qui n’ai pas la foi, “la prière est faite d’attention“,
selon la formule de Simone Weil. Il faut donc être vigilant même si le
temps qui reste se raccourcit.”

Propos recueillis par Philippe
Pons

_______________

Prix nobel de
littérature 1994, le romancier Kenzaburo Oé apparaît, dans un Japon où
beaucoup de grands esprits ont disparu et où la relève se fait attendre,
comme une conscience qui tente de faire le pont entre les valeurs
(démocratiques, pacifistes, humanistes) sur lesquelles s’est construit le
pays dans l’après-guerre et l’époque contemporaine, qui tend à oublier
qu’elles sont toujours à reconquérir. Avec opiniâtreté, il s’efforce de
neutraliser le venin de l’oubli ou de l’indifférence.
Oé est un homme
qui se donne le temps de la réflexion et y intègre l’épaisseur du passé
sans quoi le présent n’est que cette lumière sur laquelle se heurte le
papillon affolé. Né en 1935 dans un village de l’île du Shikoku, il a reçu
le prix littéraire Akutagawa à vingt-deux ans pour son récit Gibier
sauvage
. Contemporain de Yukio Mishima, dont il se démarque
radicalement, et de Kobo Abe, Oé a écrit romans, nouvelles et essais dont
la plupart ont été traduits chez Gallimard.

 
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