Laurent Colin
Les œuvres de deux artistes vietnamiens ont été présentées du 15 au 31 janvier 2004 dans une galerie louée pour l’occasion sur l’Ile-Saint-Louis, devenue au fil des années une annexe de luxe de la Place du Tertre (Espace Saint Louis, 51-53 rue St Louis en l’Ile).
De Bui Huu Hung, né en 1957 à Hanoi, on retrouve les laques habituelles c’est-à-dire les formats habituels, les cadres dorés sculptés habituels, les thèmes habituels : vietnamien(nes) en costumes traditionnels, parait-il dynastiques, (motifs apparents et tissus garantis, au moins 300 000 dongs le mètre) et fumoirs d’encens d’où s’échappent d’improbables volutes de fumées. Bref, la production qui encombre depuis des années les galeries de Hanoi. Prenez la rue Trang Tien, vous trouverez ainsi les mêmes laques de Hung à la Galerie Tonkin au numéro 24, en face au numéro 25-27 à la Galerie Van puis juste à côté au 27 dans la Galerie Opéra. Vous ne pourrez pas y échapper non plus dans la vieille ville où la Galerie Apricot, rue Hang Bong, les vend par kilos aux touristes de passage ou encore rue To Tich à la Galerie Dragon où, à peine une œuvre est-elle négociée, qu’elle est immédiatement remplacée par une laque identique tirée du stock. Si le tournis ne vous a pas déjà gagné, vous pouvez également croiser Bui Huu Hung à la Galerie Viet Art rue Hang Trong, à la Galerie Héritage, rue Hang Bai, à la Galerie Green Palm, rue Hang Gai. Cette énumération n’est probablement pas exhaustive, ma résistance à la fatigue ne m’ayant pas permis un recensement plus approfondi. Par ailleurs, il est à noter que le phénomène est quasiment semblable à Ho Chi Minh Ville et qu’il gagne l’étranger, notamment aux Etats-Unis et à Singapour. Dans ce contexte, on voit mal comment la France aurait pu rester longtemps à l’abri de cette vague commerciale déferlante. Ceci dit pourquoi changer une méthode qui gagne et qui paie en surfant habilement sur un exotisme colonial de pacotille ? Qu’importe après tout si les visages dupliqués sur ces séries n’expriment rien, si ces yeux sont vides, si ces corps sont posés là comme sur une carte postale et si la laque, quoiqu’en disent les organisateurs de l’exposition n’a plus grand-chose de traditionnel.
La laque vietnamienne repose sur une tradition décorative séculaire qui fut transformée en un mode d’expression artistique à part entière par l’Ecole des Beaux-Arts de Hanoi sous l’impulsion de Joseph Inguimberty dans les années 30. Nguyen Gia Tri lui donna ses lettres de noblesse en créant des œuvres alliant le mouvement et la profondeur et en jouant habilement sur le figuratif et l’abstrait. Reste que la laque est un vrai travail physique (notamment pour le polissage) et demande non seulement du métier mais du temps (pour le séchage entre les différentes étapes). Les vrais grands noms de la laque comme Phan Ke An, Nguyen Van Ty ou Nguyen Si Ngoc n’exécutaient donc tous les ans qu’un nombre très réduit d’œuvres, chacune étant unique. Même si des artistes comme Duong Bich Lien (Chieu Vang – Fin d’Après-Midi) ont été amenés à reproduire des laques, chaque œuvre restait profondément singulière. Dès lors, comment expliquer qu’aujourd’hui un artiste comme Hung puisse, lui, inonder les galeries au Vietnam et à l’étranger, sauf à admettre qu’il se trouve à la tête d’une petite entreprise prospère avec plusieurs artisans qui reproduisent un nombre limité de motifs et de situations. Certes, le travail de la laque peut justifier plusieurs intervenants placés sous l’autorité d’un maître d’œuvre. Mais il faut distinguer entre un maître d’œuvre qui innove et crée au sein d’un atelier et un entrepreneur gestionnaire dont l’intervention en tant qu’artiste reste aujourd’hui à déterminer.
Les séries de Bui Huu Hung vont ainsi clairement à l’encontre de ce principe d’unicité de l’œuvre et, dépourvues de créativité, ne trouvent au final leur légitimité que dans la décoration de restaurants type ” Indochine 1930 “.
Le Vuong, né en 1952 à Saigon, sorte de ” sous-Do Quang Em “, exploite quant à lui une veine réaliste qui elle aussi gagne du terrain au Vietnam et constitue parallèlement un bon produit d’exportation, notamment pour la clientèle chinoise des galeries de Hong Kong – mais peut-être contrairement à Bui Huu Hung que la couleuvre sera plus difficile à faire passer à une clientèle française. Le Vuong excelle dans la nature morte. Très morte. Rien ne vibre. Pas un souffle ne passe. On étouffe dans le détail des objets (pipes, lampes, théières) plongés dans une lumière qui se veut sombre mais qui n’est qu’éteinte. Les organisateurs le comparent à George de La Tour. On tremble. En trois tâches de noirs et quatre touches de blancs, Bui Xuan Phai vous brossait avec force et sincérité une lampe Pigeon et une pipe à eau dans un panier. La nature morte vivait sous nos yeux. Avec Le Vuong, on en est très loin.
De quel Vietnam des artistes comme Bui Huu Hung ou Le Vuong nous parlent-ils ? Où est le Vietnam dans ces œuvres qui croulent paradoxalement sous les références à ce pays ? Il ne suffit pas en effet d’accumuler encens, pipes, robes traditionnelles, autels des ancêtres pour voir le Vietnam apparaître. Au contraire, avec les œuvres exposées, on s’en éloigne.
Dotés d’une solide formation acquise dans les écoles des beaux-arts (Hanoi pour Hung et Gia Dinh pour Vuong), ces artistes, un peu vite qualifiés de ” grands maîtres “, sont certes des artisans doués et rusés. On peut aussi rappeler qu’il y a plusieurs années, avant de sombrer dans le commerce, Hung avait montré un travail expérimental assez prometteur. Peut-être n’est-il pas trop tard pour rebrousser chemin et abandonner une démarche qui relève du procédé et fabrique des produits. Il ne s’agit évidemment pas de reprocher ici à ces artistes de vouloir gagner de l’argent mais de souligner les excès de ce productivisme et l’absence de créativité qui condamnent à terme leur travail.
Paradoxalement sous un abord très accessible avec ses références occidentales, la peinture vietnamienne nécessite un cheminement subtil et progressif. Ce genre d’expositions commerciales sur quinze jours regroupant sous le titre d’ «art vietnamien» des œuvres qui n’ont heureusement que peu de rapport avec la création de ce pays n’y aide pas et, au contraire, accentue la confusion.
Laurent COLIN
Janvier 2004
© Carnets du Vietnam – Février 2004